« The Booklovers » de Divine Comedy m’a toujours donné envie d’ouvrir une librairie à Belfast

Neil Hannon, le démiurge derrière le projet The Divine Comedy, m’agace au dernier degré. Trop maniéré, trop ampoulé, trop symphonique, le Nord-irlandais a produit parmi les albums les plus boursouflés de l’histoire de la pop, à rendre jaloux les maximalistes écoeurants d’Arcade Fire. Et pourtant, une de ses chansons se montre digne d’être inscrite au Panthéon de la musique : « The Booklovers ». Anatomie d’une anomalie.

Neil Hannon aime la littérature, sans aucun doute. Le nom de son groupe, The Divine Comedy, fait bien entendu référence au livre dont s’est fendu Dante Alighieri au XIVème siècle, et qui hante encore aujourd’hui tous les Centres de documentation et d’information des lycées de France. Toute la discographie ou presque d’Hannon est truffée de clins d’oeil plus ou moins appuyées à la littérature. En 1994, alors à l’aube de sa carrière, Neil a 24 ans et il veut parler lettres dans son disque Promenade.

NAME DROPPING

Cet album, le troisième de la discographie depuis foisonnante de The Divine Comedy, s’ouvre sur une citation du poète Isaac Watts et il se clos sur une extrait de Imitation of Horace, un poème de John Dryden. Au milieu de ces mots choisis se plante le fabuleux titre « The Booklovers », qui regorge de références à 73 écrivains, américains comme européens, ainsi qu’un Japonais : de Jane Austen à Nathaniel Hawthorne en passant par Franz Kafka, il s’agit là de noms connus du grand public, des classiques pour la plupart, mais surgissent aussi quelques curiosités comme l’oubliée Aphra Behn ou le contre-culturiste Richard Brautigan. 

Selon la légende, « The Booklovers » figure un couple discutant de leurs écrivains préférés. Enfin, après une première saillie elliptique de Madame, sous les traits d’Audrey Hepburn dans Funny face (« This book deals with epiphenomenalism, which has to do with consciousness as a mere accessory of physiological processes whose presence or absence… makes no difference… whatever are you doing ? »), c’est surtout cette tête-à-claques d’Hannon qui monopolise la discussion, en bon vieux mâle dominant des années 90.

Ce titre de près de 6 minutes le voit citer les noms et prénoms de ses auteurs de chevet, dans un ordre aléatoire, et il passe en revue l’intégralité ou presque de sa bibliothèque supposée. Dit comme cela, on pourrait croire que c’est un peu chiant, mais le charme opère, car le name dropping d’Hannon, lancé avec l’accent du pays d’origine de l’auteur s’il vous plaît, est suivi d’une personnification du dit auteur, via sa voix véritable extraite d’interviews ou, pour les plus anciens, une imitation outrée à rendre jaloux Nicolas Canteloup.

SARTRE EN ANGLAIS

On y entend des images d’Epinal, quelques mots emblématiques de l’oeuvre ou de la personnalité des écrivains, tels qu’un « Je me souviens » pour Marcel Proust ou un « J’accuse » pour Emile Zola, avec des borborygmes pour les plus tourmentés et des déclarations articulées pour ceux qui ont de la chance. Mais le tout, presque bizarrement, tient la route, grâce aux talents des actrices et des acteurs convoqués pour l’enregistrement, mais s’avère aussi divertissant, et même souvent amusant.

Une mention spéciale revient à Jean-Paul Sartre, qui lance à sa compagne Simone de Beauvoir, en anglais (sic), un incongru mais tonitruant « Let’s go to the dome, Simone ! ». Pas de quoi invoquer un casus belli, mais tout de même, pour un francophile tel qu’Hannon, c’est pour le moins curieux. Une facétie assumée du chanteur ? Oui, à n’en pas douter : on sent qu’il a pris son pied à composer cette chanson, avec une ironie toute britannique.

Quant aux arrangements, emphatiques sans être trop luxuriants, ils parent le morceau d’une ligne mélodique imparable, pour peu que batte un coeur d’artichaut au plus profond de votre être. Quid du reste de l’album ? Promenade reste, hélas!, un concept album fumeux sur deux amants qui passent leur journée en bord de mer, et qui oscille entre le mièvre et l’ostensiblement agaçant. La litanie des titres de chamber pop victorienne, inécoutable sur la durée tant on frise la crise d’indigestion, comme après un déjeuner du dimanche un peu trop arrosé chez tonton Michel en banlieue de Châteauroux.

ADOUBÉ PAR SCOTT WALKER…

Bouffi d’orgueil ou peu sûr de son fait, Neil Hannon avait pour habitude d’envoyer tous ses albums à l’immense Scott Walker, dont il est un fan absolu. Quelque temps après avoir reçu Promenade, le crooner reclus envoya une lettre à Hannon pour lui signifier qu’il aimait particulièrement « The Booklovers ». Chose qui a beaucoup touché notre homme, tel un petit garçon cherchant l’assentiment de son père.

Le Nord-irlandais, tout à son amour, a déclaré dans une interview à Gonzaï en 2019 : « Je serai toujours l’homme de Scott 1, Scott 2, Scott 3 et Scott 4. Quand je suis tombé sur ces albums, j’ai réalisé un rêve. Cette musique, c’était celle dont j’avais rêvé toute ma vie. Et c’est Scott Walker qui me l’offrait. Ca a tout changé dans ma façon de faire de la musique. Sans Scott Walker, pas de Divine Comedy. »

En revanche, la suite de la carrière de Walker, plus expérimentale et moins destinée aux jeunes filles en fleurs, l’inspira malheureusement beaucoup moins. « J’étais heureux pour lui qu’il ait une autre carrière ensuite, plus exigeante, même s’il faisait de la musique qui me parlait moins », affirme-t-il, toujours à Gonzaï. C’est bien dommage Neil, car retirer un peu de chantilly dans ton gâteau de composition t’aurait fait le plus grand bien.

ET PAR MON EX

Une ex, star fuckeuse de son état, a couché avec Neil Hannon un soir de concert en 2005. Ce fut apparement loin d’être une expérience mémorable, mais la pop star se comporta de façon absolument délicieuse, poli et doux comme un galet, en droite ligne avec le romantisme échevelé qui l’a rendu célèbre. Dans sa grande délicatesse, Hannon a certainement omis de lui dire qu’il n’a lu que 20% des auteurs cités dans « The Booklovers », comme il l’avouera au Guardian en 1999.